Burkina : comment Kaboré compte s’y prendre pour gouverner sans Salif Diallo

De son vivant, Salif Diallo était aussi utile qu’encombrant. Trois mois après la disparition de cet homme qui l’avait aidé à se hisser au sommet de l’État, le président tente de combler le vide qu’il a laissé. Et veut en profiter pour réaffirmer son autorité.

Ce 24 août, à Ouaga­dougou, Roch Marc Christian Kaboré se tient debout face au cercueil, le visage serré. Étendu devant lui, le président de l’Assemblée nationale burkinabè, Salif Diallo, l’homme qui, avec d’autres, l’a aidé à se hisser au sommet de l’État et qui a succombé, cinq jours plus tôt, à un malaise foudroyant dans la chambre d’un palace parisien. Quand il a appris la nouvelle, le chef de l’État a immédiatement envoyé son avion à Paris pour que soit rapatrié le corps de celui qui fut, soixante années durant, un redoutable animal politique. Kaboré le sait : son mandat vient d’entrer dans une nouvelle phase. Le voici désormais réellement seul aux manettes, sans ce co­pilote aussi utile qu’encombrant qui avait contribué à tracer une grande partie de leur plan de vol commun.

Pour le président, la disparition de cet allié de circonstance, dont il s’était rapproché en 2013, est d’abord un coup dur. Du haut de son perchoir, Salif Diallo s’était imposé comme l’indispensable numéro deux du régime. Président par intérim du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), il dirigeait le parti présidentiel et la majorité d’une main de fer. Entre Alpha Barry, aux Affaires étrangères, et Smaïla Ouédraogo, à la Jeunesse, il avait réussi à placer plusieurs de ses fidèles au gouvernement ou à des postes clés de l’Administration.

Un important réseau

Doté d’un gros réseau africain et occidental, notamment grâce aux liens tissés au sein de l’Internationale socialiste, il menait des missions diplomatiques officieuses et était devenu l’intermédiaire privilégié de certains investisseurs étrangers au Burkina. Il était par ailleurs très proche de plusieurs chefs d’État africains, en particulier du Nigérien Mahamadou Issoufou, un ami de longue date dont il était devenu le conseiller officieux.

Ce rôle majeur avait vite valu à Salif Diallo le surnom de « président bis » dans les rues de Ouaga. Kaboré et ses proches s’en agaçaient, mais préféraient jouer l’apaisement, faisant mine d’ignorer l’influence du président de l’Assemblée. « Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, il n’y a toujours eu qu’un seul patron : Roch », répétait-on dans l’entourage du chef de l’État.

De fait, ces deux anciens caciques du régime Compaoré, qui s’étaient longtemps savonné la planche avant de s’unir contre leur ennemi commun, avaient appris à collaborer. Depuis l’accession de Kaboré au pouvoir, en décembre 2015, ils se voyaient tous les jours ou presque. Salif Diallo se rendait souvent à Kosyam pour discuter avec le président des grandes orientations politiques, sociales et économiques qu’ils souhaitaient donner au pays. Et, en privé, chacun veillait à ne pas avoir de mots trop acides envers l’autre.

« Sulfureux et porté sur les affaires »

Ces efforts réciproques n’ont pas toujours suffi à masquer certaines divergences entre deux cadors aux caractères diamétralement opposés. Tout en rondeur et réputé pour son flegme, Kaboré avait parfois du mal à composer avec Diallo le fonceur. Surtout, celui-ci restait un intrigant sur lequel le chef de l’État n’avait que peu d’emprise et dont il avait appris à se méfier.

Ancien homme des basses œuvres de Blaise Compaoré, qu’il a contribué à faire chuter en soufflant habilement sur les braises insurrectionnelles de 2014, Salif Diallo n’hésitait pas à franchir certaines lignes rouges pour servir ses intérêts. Kaboré, affirment plusieurs de ses proches, était parfois gêné par les méthodes radicales de ce Machiavel en faso dan fani. « Il était très intelligent et faisait beaucoup de trafic d’influence », lâche une source au sein de l’exécutif burkinabè, qui le qualifie volontiers d’homme « sulfureux et porté sur les affaires ».

Nous réfléchissions  à la création d’une grande gauche démocratique, mais je ne crois pas que son objectif final était de concurrencer le président », répond le premier vice-président de l’Assemblée nationale

Dans les semaines qui ont précédé le décès de Salif Diallo, Kaboré et son premier cercle s’interrogeaient sur sa loyauté. Ancien membre du Parti communiste révolutionnaire voltaïque (PCRV), celui que ses camarades surnommaient « Gorba » – en référence à Mikhaïl Gorbatchev – était suspecté de travailler à une vaste union des mouvements de la gauche burkinabè en vue de la prochaine élection présidentielle. Pour faire scission du MPP et rivaliser avec le social-démocrate Kaboré en 2020 ? « Nous réfléchissions effectivement à la création d’une grande gauche démocratique, mais je ne crois pas que son objectif final était de concurrencer le président », répond aujourd’hui prudemment Me Bénéwendé Sankara, premier vice-président de l’Assemblée nationale et leader de l’Union pour la renaissance/Parti sankariste (Unir/PS).

Kaboré n’ignorait rien de ce qui se tramait, et c’est ce qui fait aujourd’hui dire à un de ses confidents que, « pour l’exécutif burkinabè, la disparition de Salif est sans doute un soulagement ». Il n’est pourtant pas certain que le projet ait été enterré avec lui : début octobre, quand treize députés ont démissionné de l’Union pour le progrès et le changement (UPC, opposition), beaucoup y ont vu le premier acte du scénario qu’avait écrit Diallo.

« Il n’y aura plus de “Salif m’a dit” dans les couloirs », résume un de ses collaborateurs

Désormais seul capitaine à bord, Roch Marc Christian Kaboré a l’occasion d’asseoir son autorité et d’affirmer son leadership. « Il n’y aura plus de “Salif m’a dit” dans les couloirs », résume un de ses collaborateurs. La reprise en main ne s’est d’ailleurs pas fait attendre. Le 8 septembre, Alassane Bala Sakandé, cadre du MPP et intime de Kaboré, devenait le nouveau président de l’Assemblée nationale. D’après différentes sources dans la majorité, le chef de l’État réfléchirait également à confier le parti à un homme en qui il a pleine confiance : Simon Compaoré, son inséparable compagnon de route et troisième figure du triumvirat fondateur du MPP (lire ci-contre).

Ces chamboulements en cours ou annoncés ne sont pas sans inquiéter les membres de la galaxie Salif Diallo. Kaboré a beau leur assurer qu’ils ont toute leur place dans le « nouveau » régime, plusieurs ministres ou députés étiquetés pro-Salif savent leur avenir plus incertain maintenant que leur mentor a disparu. De là à imaginer une brèche dans l’unité de la majorité, il n’y a qu’un pas, que certains observateurs ont déjà franchi. « Ce n’est pas parce que Salif Diallo est décédé que les gens qui lui étaient proches vont quitter le parti, objecte Alassane Bala Sakandé. Les gens n’ont pas adhéré au MPP pour suivre Untel ou Untel, mais parce qu’ils soutiennent sa ligne idéologique. »

Une source d’inquiétude supplémentaire

Derrière les discours volontairement rassurants, l’heure est à la réorganisation dans le camp présidentiel. De nouveaux tauliers sont appelés à prendre davantage d’envergure au sein du régime, à commencer par Alassane Balla Sakandé et le Premier ministre, Paul Kaba Thiéba. Nul doute que le second se sent plus à l’aise sans ce redoutable aîné, si critique à son égard. Quant au premier, il entend jouer pleinement son rôle et « laisser son empreinte » à la tête d’une institution qui se remet tout juste de la disparition de son ancien patron.

Malgré l’émergence attendue de ces fidèles lieutenants de Kaboré, personne ne l’ignore : il sera difficile de combler le vide laissé par ce stratège hors pair qu’était Diallo. « L’onde de choc provoquée par son décès est encore loin d’avoir produit tous ses effets », s’inquiète un bon connaisseur du sérail burkinabè. À Ouaga comme dans la sous-région, beaucoup se demandent ce que deviendra le Burkina sans cette figure incontournable depuis près de trois décennies, alors que le pays est confronté à de nombreux défis économiques, sociaux ou encore sécuritaires. Même certains opposants, qui déplorent l’inaction du pouvoir en place, y voient une source d’inquiétude supplémentaire.

« Salif Diallo dénonçait régulièrement le manque d’audace et de courage du gouvernement dans tous les secteurs. Aujourd’hui, ce constat est plus que jamais d’actualité. Depuis sa disparition, le sentiment de tâtonnement au sommet de l’État est encore plus prégnant », critique Tahirou Barry, ex-ministre de la Culture, qui a démissionné fin octobre en dressant un constat très sévère de l’action gouvernementale.

Réélection incertaine

Au sein de la majorité, certains redoutent un passage à l’offensive des pro-Compaoré, maintenant que leur bête noire n’est plus là pour leur barrer la route. « Salif était bien utile, car il servait de pare-feu à Roch. C’est lui qui faisait le sale boulot et prenait tous les coups, analyse un ex-lieutenant de Blaise Compaoré. Maintenant qu’il n’est plus là, Roch va être beaucoup plus exposé. »

De fait, depuis le mois d’août, les fidèles de Compaoré ont fait un retour remarqué sur le devant de la scène politique et médiatique, assumant les appels à la réconciliation nationale ou au retour de l’ex-président. Cette opposition revigorée pourrait-elle mettre Kaboré en difficulté en 2020 ? « Il est encore trop tôt pour le dire, mais sa réélection est bien plus incertaine sans Salif Diallo, qui était le véritable cerveau de la campagne victorieuse en 2015 », répond Abdoul Karim Saïdou, politologue à l’université Ouaga 2. Désormais seul dans le cockpit, le chef de l’État a trois ans pour montrer qu’il est capable de gouverner mieux sans son défunt allié.


Coup pour coup

Début 2016, Salif Diallo a tout fait pour imposer une de ses protégées, Rosine Sori Coulibaly, à la primature. Mais Kaboré trancha finalement pour une de ses vieilles connaissances, Paul Kaba Thiéba. Diallo ne le digéra jamais vraiment et passa ensuite son temps à mettre des bâtons dans les roues de ce banquier qu’il n’appréciait guère.

Devant les députés, il ne se gênait pas pour adresser publiquement des piques au Premier ministre ou critiquer l’action du gouvernement. Une attitude qui ne plaisait guère au Palais : le président le rappelait souvent à l’ordre sur la nécessité de préserver la cohésion des troupes.

Jeune Afrique

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